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Jaurès, la colombe abattue par une buse

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Le 31 juillet 1914, on assassinait Jean Jaurès. « On », c’est Raoul Villain, un simple d’esprit bien moins connu que sa victime. Qui est ce loup solitaire, qui a assassiné une des plus grandes figures politiques de l’époque ? Comment la Justice a-t-elle pu acquitter cet homme qui revendiquait son geste ? Friand d’affaires judiciaires, le journaliste Dominique Paganelli met à nu l’assassin et son procès, à travers son livre Il a tué Jaurès. Une manière originale pour lui d’honorer la mémoire du député socialiste.

Jean Jaurès, ici photographié par Nadar en 1904.

Jean Jaurès, ici photographié par Nadar en 1904.

« Jaurès est à moins d’un mètre de lui. Le revolver pointé vers le directeur de L’Humanité, il tire deux fois. » Il est 21h40 à Paris lorsque Raoul Villain abat le tribun socialiste, au café du Croissant. Le député du Tarn est tombé, et avec lui s’envolent les derniers espoirs de paix. Le lendemain, la mobilisation générale est décrétée. Jean Jaurès s’est opposé à la guerre, consacrant tous ses efforts pour la faire avorter. En tentant de repousser l’inévitable catastrophe, il devient l’une des premières victimes. « A l’époque le climat était nauséabond, explique l’auteur. Certains journaux ont leur part de responsabilité dans cet élan nationaliste. » A l’instar de Charles Maurras dans L’Action française, Urbain Gohier appelle sans détours à une mise à mort. Dans L’Oeuvre, il fait passer le pacifiste pour un traître : « Herr Jaurès ne vaut pas douze balles du peloton d’exécution ; une corde à fourrage suffira ».

Faible d’esprit

Nombre de personnalités en rêvaient, Villain l’a fait. « Il a évolué dans un monde violent, mais avec un grain dans la tête (ses amis disent de lui que c’est une « cire-molle »). En lisant ces intellectuels d’extrême droite, il pensait s’inscrire dans leur lignée, légitimant ses idées, analyse le journaliste. Sauf que Raoul Villain est loin d’être un intellectuel : c’est un faible d’esprit, à la limite du débile mental. » Dilettante et velléitaire, il est un profond religieux sans grande réflexion politique, incapable de débattre et de tenir un argumentaire. tout au long de sa vie il sera incapable de nouer des liens avec une femme, et de mener le moindre projet à terme… Jusqu’à ce 31 juillet 1914. Arrêté le soir-même, il reconnaît les faits avec fierté. Pour une fois qu’il réussit à finir un travail, il ne va pas le nier ! C’est tellement plus simple de détruire que de construire.
A cause de la guerre, il ne sera jugé qu’en 1919, après avoir passé près de cinq ans en prison. Tout ce temps qu’il a passé à l’ombre, en attente d’un jugement, sera utilisé par la défense. Assurée par deux barbus du barreau, Maîtres Alexandre Zévaès et Henri Géraud, leur tactique sera imparable. Dominique Paganelli passe en revue leurs arguments : « Ils invoqueront des antécédents psychiatriques, comme l’internement de sa mère, qui auraient eu des répercussions sur son comportement. De plus, au sein de la SFIO, les socialistes sont divisés à propos de l’idéologie jaurésienne. Comment un faible d’esprit comme l’accusé aurait-il pu l’interpréter correctement ? » L’acte en lui-même est incontestable. « Les avocats sont habiles et malins, ils se servent des faiblesses du camp adverse, s’engouffrent dans ses failles. » Avec éloquence, les défenseurs du parti, Maîtres Joseph Paul-Boncour et Georges Ducos de La Haille n’ont fait qu’honorer, durant toute la durée du procès, la mémoire du tribun. A force de déifier incessamment la victime, les témoignages ont fini par lasser l’assistance. « A force de chercher à réhabiliter une image dégradée du défunt, ils ont oublié qu’il y avait un coupable en attente de condamnation, reconnaît Dominique Paganelli. Pour eux, la condamnation allait de soi. Ils sont complètement passés à côté du procès. »

"Il a tué Jaurès" (2014), de Dominique Paganelli, paru aux éditions de La Table Ronde, 16€.

« Il a tué Jaurès » (2014), de Dominique Paganelli, paru aux éditions de La Table Ronde, 16€.

« Vaudevillain »

Le sort de Villain est désormais entre les mains des jurés, personnes lambda et sensibles à la plaidoirie de la défense. Elle évoque un crime passionnel, ce qui était pardonnable pour l’époque (si un homme trouvait sa femme au lit avec un autre, et qu’il commettait l’irréparable, il bénéficiait d’une certaine compréhension clémente). Selon les avocats, leur client n’a pas supporté que Jaurès s’accapare la France, en la trompant avec l’ennemie, l’Allemagne. Utilisant le défilé politique de la partie civile, ils parviennent à piéger les douze jurés : s’ils le condamnent, ils approuvent les idées de l’orateur socialiste. Le président leur soumet deux questions. « Raoul Villain est-il coupable d’avoir à Paris, le 31 juillet 1914, commis un homicide volontaire sur la personne de M. Jaurès ? – Cet homicide volontaire a-t-il été commis avec préméditation ? » Les jurés de la Seine se retirent, puis rendent leur verdict : deux fois non. Raoul Villain est innoncenté, alors qu’il revendiquait son geste ! Pour Dominique Paganelli, « la France avait souffert pour vaincre l’Allemagne, il fallait en finir avec les querelles d’avant-guerre ». A quoi bon rouvrir les vieilles plaies ? Le verdict indigne, d’autant plus que c’est à la veuve Jaurès de payer les frais de justice. Le député du Tarn n’aura pas vu mourir son fils Louis au front, tandis que le patriote meurtrier aura été à l’abri des conflits dans sa cellule. La fin de sa vie ressemble à un mauvais vaudeville. Après quelques mésaventures risibles, ce dernier s’exile à Ibiza. En 1936, alors qu’il est devenu fou, misérable, infréquentable et crasseux, Raoul Villain est fusillé par des anarchistes, qui ignoraient sûrement son identité.
Jean Jaurès était persuadé que tant qu’il serait en vie, la guerre n’aurait pas lieu. Si l’on s’en tient à ces paroles, c’est un simplet qui d’un coup de sang, a précipité le monde dans les tranchées.

Théo Duchaussoy

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Clemence Pouletty

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